
Découvert lors d’un diagnostic réalisé par l’Inrap durant le printemps 2013 (dir. R. Gosselin), le site paléolithique moyen du Plateau de Voisins à Mouroux a fait l’objet d’une prescription de fouille archéologique préventive menée de mai à septembre 2022 par la société Paléotime sur plus de 30 000 m², dans le cadre de l’aménagement d’une ZAC par la Communauté d’Agglomération de Coulommiers-Pays de Bries.
Le site s’insère dans une séquence lœssique décarbonatée plurimétrique sur le départ d’un versant dominant d’environ 80 m la rive droite du Grand Morin. Cette accumulation lœssique présente l’intérêt d’avoir enregistré les principales périodes climatiques des derniers cycles glaciaires. En partie supérieure de la séquence de Mouroux, explorée sur environ 7 m d’épaisseur, on distingue trois cycles de dépôts séparés par deux unités contenant de nombreuses concrétions ferromanganiques (unité 7 au sommet et 13 à la base). Ce sont dans et autour de ces unités que l’on trouve les deux principales nappes de mobilier lithique paléolithiques : un horizon supérieur au sommet, repéré à l’issue du diagnostic archéologique et motivant la prescription de fouille, ainsi qu’un niveau inférieur à la base, inédit quant à lui. La dynamique pédosédimentaire de ces cycles est schématiquement la suivante : elle débute par un apport lœssique en période froide se terminant par l’apparition de grandes fentes de gel, puis se poursuit par une phase de moindre dépôt et d’altération en période tempérée, aboutissant à la formation d’un horizon argilique, plus rouge. Le dernier cycle est oblitéré par l’érosion du versant.
Les intervalles des dates OSL, obtenues au sein des dépôts sédimentaires correspondant à l’horizon archéologique supérieur, se distribuent entre 96 et 63 ka, soit une période de 33 ka couvrant la seconde moitié du SIM5 (stades 5c à 5a) et la première moitié du SIM4.
L’horizon archéologique inférieur a livré des intervalles d’âge OSL compris entre 173 et 132 ka, soit une période de 41 ka couvrant la seconde moitié du SIM6.
Essentiellement mécanisée, l’exploration de ces nappes a révélé la présence de concentrations d’objets qui ont fait l’objet de fouilles manuelles extensives. Le recul du versant lié à l’érosion a clairement tronqué la partie basse du site et de fait la distribution sur l’emprise de fouille des mobiliers correspondant aux niveaux d’occupations récents, tandis que des phénomènes de ruissellement et de déplacements en masse des sédiments ont contribué à étirer dans le sens de la pente les concentrations lithiques étudiées. En dépit de ce filtre taphonomique défavorable, l’étude de la distribution verticale et en plan des nappes de mobiliers, ainsi que les études technologique et spatiale des concentrations lithiques, ont toutefois fait la preuve que ces accumulations de mobiliers lithiques et les contrastes d’intégrité constatés en leur sein (chaines opératoires, matériaux), pouvaient encore largement être interprétés en termes archéologiques comme révélant diverses organisations de postes de débitage. Ces études et l’important travail mené sur les remontages entre pièces lithiques révèlent également la forte indépendance de ces postes de débitage et la faible probabilité d’une stricte contemporanéité entre eux. Ces postes traduisent plus vraisemblablement la juxtaposition de multiples occupations, se confondant ensuite en une nappe de mobiliers sub-contemporains.
L’étude de ces concentrations de mobilier révèle une pluralité d’objectifs de débitage et parfois une segmentation de la chaine opératoire. Les remontages qui ont pu être restitués sur celles-ci souligne toute la difficulté à mettre en relation des postes de débitage pourtant parfois proches au sein de riches nappes de mobilier lithique. Il traduit aussi la variété des objectifs du débitage sur ces postes, leur complémentarité parfois, notamment au travers des associations de conceptions et méthodes/modalités de débitage. Une constante demeure toutefois : la forte unipolarité de productions récurrentes Levallois (et en complément de débitages directs sur blocs ou éclats) d’éclats allongés de morphologies ovalaires et quadrangulaires, privilégiant des éclats à longs tranchants latéraux sub-parallèles que l’on retrouve notamment dans le recrutement des supports des racloirs. Cet objectif se combine sur certains postes de débitage avec d’autres, notamment celui de la recherche d’éclats triangulaires pour la confection de pointes Levallois mais aussi celui de productions Levallois récurrentes centripètes d’éclats offrant une gamme de supports plus courts de morphologie variée aux tranchants périphériques minces. Des productions plus singulières se distinguent également, avec peu d’occurrences d’un poste de débitage à l’autre, telles que la recherche de lames non-Levallois de première intention, sur des nucléus prismatiques à tables étroites et fortement cintrées après la mise en œuvre de crêtes préparatoires. Ces produits de première intention restent rares, certains sont introduits sur le site du Plateau de Voisins sous forme de lames de plein débitage en silex crétacés. Le plus souvent c’est un nucléus isolé qui témoigne de cet objectif. Enfin, des débitages centripètes menés selon un plan de fracturation sécant sur des volumes opposant deux surfaces hiérarchisées et exclusives (surface de débitage et de plan de frappe), proches d’un débitage discoïde au sens large, produisent des éclats à talons épais à tranchants minces, plutôt convergents et parfois à dos limité, du type pointes pseudo-Levallois.
L’étude pétroarchéologique des industries souligne une prédominance marquée des ressources locales dans les stratégies d’approvisionnement des groupes humains ayant fréquenté le site, où la majorité des objets observés provient de gisements de silex situés à moins de 15 kilomètres du site. Il s’agit alors principalement de silicites éocènes issues des formations du Bartonien et du Priabonien (Calcaires de Saint-Ouen et de Champigny). Cette exploitation locale est attestée par la récurrence de silex de faciès laguno-lacustres et continentaux, comparables aux échantillons géologiques prélevés dans les vallées du Grand Morin et du Petit Morin. En parallèle de cet approvisionnement local, certains artefacts proviennent de zones plus éloignées, témoignant de mobilités ou d’échanges ponctuels. Les silex crétacés, comme ceux du Marais de Saint-Gond (Campanien supérieur) ou du Nogentais, plus au sud, (Campanien inférieur), ainsi que les silex lutétiens de la vallée de l’Ourcq entre Mareuil-sur-Ourcq et Ocquerre, suggèrent des contacts avec des territoires distants, probablement via des axes naturels comme les vallées de la Marne, du Petit Morin ou de l’Ourcq. Leur rareté relative et leur typologie (lames, outils notamment des racloirs) indiquent qu’ils n’étaient pas acquis de manière systématique, mais plutôt pour répondre à des besoins techniques spécifiques ou logistiques dans le cadre d’une mobilité des groupes humains (transport d’un kit d’outils d’un site à l’autre).
Parmi l’outillage collecté, aux premiers rangs duquel figurent des racloirs et des pointes Levallois, on distingue une série importante de bifaces de morphologie variée, un outillage façonné pourtant discret parmi les sites du Paléolithique moyen répertoriés en Île-de-France. Les activités autres que le débitage et l’introduction de supports et d’outils sur le site ont pu être esquissées au travers d’une première étude tracéologique du mobilier. Un échantillon d’outils (bifaces notamment, pointes Levallois) et de supports (grands éclats Levallois) a pu être examiné, suggérant des activités variées sur le site du Plateau de Voisins. La chasse et l’acquisition de ressources animales semble être une activité importante sur le site, notamment pour l’unité 7, illustrée par la reconnaissance de plusieurs pointes Levallois portant des stigmates compatibles avec une utilisation comme armatures. La production de pointes sur le site peut alors s’expliquer par la nécessité d’entretenir et remplacer un équipement de chasse devenu défaillant. Le fait que les pointes produites soient quasi systématiquement absentes des postes de débitage identifiés, ainsi que leur forte standardisation, sont en ce sens révélateurs. En regard de cette acquisition, l’exploitation des carcasses animales peut s’illustrer également au travers de l’indices de l’utilisation des tranchants bruts de quelques supports levallois et d’outils (activité de boucherie). D’autres matériaux semblent également avoir laissé des traces de leur transformation sur les tranchants de quelques autres supports : un éclat Levallois et une lame portent les stigmates d’un travail sur un matériau d’origine végétal. Enfin une pièce bifaciale présente les stigmates d’une utilisation en percussion directe et un uniface ceux d’une utilisation comme pièce intermédiaire. La variété des gestes et des matériaux exploités révélée par cette première étude suggère alors une diversité d’activités de transformation sur le site du Plateau de Voisins.
L’impression générale reste celle d’une forte stabilité des systèmes de production lithiques lorsque l’on considère les nucléus, les éclats de plein débitage et les types dominant l’outillage des différents ensembles étudiés. La forte unipolarité d’un débitage récurrent de supports allongés, ovalaires et quadrangulaires dans un système Levallois est une constante (débitage typo-levallois surtout), le plus souvent complété d’un débitage direct sur éclats ou blocs. Cette base de production est associée de manière récurrente à d’autres systèmes visant des productions plus spécifiques : débitages centripètes de conceptions Levallois et typo-Levallois également très présents (éclats minces plus courts et de morphologies variées), débitages centripètes de conception discoïde (éclats à talons épais et dos limité robustes, tranchants minces convergents) plus ponctuels, débitages convergents à pointes régulièrement présents également. La pointe Levallois est le seul type d’outil (armature) qui soit systématiquement présent au sein des ensembles lithiques étudiés, y compris dans l’horizon archéologique inférieur, pourtant particulièrement pauvres en outils. Celui-ci est alors à la fois importé sur site (silex crétacés régionaux) et probablement exporté (déficit en éclats de plein débitage de première intention sur les postes de débitage identifiés). Une première approche morphométrique de l’important corpus de pointes collecté en unité 7 souligne par ailleurs la forte standardisation de ces armatures permettant d’en proposer un morpho-type, renforçant l’importance de ce type de productions dans les requis des groupes humains fréquentant le site du Plateau de Voisins autour de 84 ka.
Comparable au niveau régional à la séquence archéologique du site des Effaneaux à Dhuisy pour le niveau d’occupation supérieur, et rapportable comme lui au Techno-complexe du Nord-Ouest, le site multistratifié du Plateau de Voisins ouvre des perspectives enthousiasmantes pour la connaissance de l’occupation humaine du plateau briard au cours du Paléolithique moyen. Les premières conclusions sur l’occupation du site évoquent alors un espace archéologique local et régional parcouru par des groupes néandertaliens, où le site du Plateau de Voisins ne représente qu’une petite fenêtre ouverte au sein d’un espace archéologique bien plus vaste, et sans doute seulement une étape dans le circuit de mobilité programmée de ces groupes humains.
INTERVENANTS :
Aménageur : Communauté d’Agglomération Coulommiers Pays de Brie
Prescripteur : DRAC – SRA Île-de-France
Opérateur : Paléotime
AMÉNAGEMENT :
Parc d’activités
LOCALISATION :
RAPPORT FINAL D’OPÉRATION :
Référence bibliographique :
TAYLOR A. (dir.), RUÉ M., FERNANDES P., IMBEAUX M., VAISSIÉ E., TALLET P., VINCENT-PENNEC A., GUIBERT-CARDIN J., ROBBE J., URBANOVAI P. – Le parc d’activités du Plateau de Voisins à Mouroux (Seine-et-Marne) : une séquence archéologique inédite pour le Paléolithique moyen du plateau briard, Rapport final d’opération, fouille archéologique, Villard-de-Lans : Paléotime, 2025. 3 vol.







